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Vendredi, 19 Mai 2017, 10:04

Photo TOMA ICZKOVITS/AGENCE QMI

Denis Coderre, Philippe Couillard et Justin Trudeau au Monument Maisonneuve à la Place d'Armes, dans le cadre des festivités du 375e anniversaire de Montréal, le 17 mai dernier.

Je regardais à la télévision les images qu'on nous offre des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, avec le premier ministre du Canada Justin Trudeau, le premier ministre du Québec Philippe Couillard, le maire de Montréal Denis Coderre, et j'étais envahi d'une immense tristesse, doublée d'un profond sentiment de honte. Tout ça pour ça? Pour entendre Justin Trudeau nous baragouiner insignifiances sur insignifiances dans un français approximatif, comme il le fait de temps en temps en répondant à une question ou deux dans cette chambre des Communes si étrangère. Pour entendre son alter ego québécois qui en temps normal est incapable de parler de culture québécoise, sauf du bout des lèvres, et qui rejette notre histoire et notre passé de luttes patriotiques, d'y aller de sa formule insignifiante: «Aujourd'hui, tous les Québécois se sentent Montréalais. » Pour entendre Denis Coderre se gonfler d'orgueil pour des réalisations qui ont si peu à voir avec sa gouverne libérale.

Vous croyez vraiment, monsieur le premier ministre, que tous les Québécois se sentent aujourd'hui Montréalais? Moi qui suis Montréalais de naissance, qui y ai vécu de façon continue pendant une soixantaine d'années, sauf un bref intermède d'une dizaine d'années au cours desquelles j'ai vécu à l'extérieur du Québec, à La Havane, la capitale de Cuba, un pays du tiers monde, et Paris, la capitale de la France, un pays du premier monde, j'avoue que j'ai de plus en plus de misère à m'identifier à cette ville de moins en moins française et de plus en plus bilingue, de plus en plus multi quelque chose.

Tout m'échappe, monsieur le premier ministre. Si auparavant j'avais l'impression qu'on pouvait faire bouger les choses, d'une façon ou d'une autre, en votant pour un changement à tous les quatre ans, ou en manifestant dans la rue, de façon pacifique mais aussi parfois de façon violente malheureusement parce que pas le choix, aujourd'hui, je plains ceux qui veulent, comme moi, encore changer cet ordre libéral, bourgeois, dégradant et répressif qui s'abat comme une chape de plomb sur ma ville. Je n'arrive plus à m'émerveiller. J'aurais aimé que Montréal soit une plaque tournante de la solidarité entre Québécois pour qu'ils se sentent tous Montréalais, comme vous le souhaitez, mais où est la fierté aujourd'hui? Chez les nantis? Chez les indignés? Il faut s'aimer soi-même avant de s'ouvrir aux autres. Mais cela semble mission impossible. Quand je regarde ce qu'est devenue ma ville, je ne peux pas m'aimer.

Mon Montréal à moi, c'est celui du monde ordinaire, que je transportais d'un bout de rue à un autre, à travers les quartiers de la ville, lorsque je faisais du taxi pour payer mes études et faire vivre ma petite famille. C'est celui des Cantouques de Gérald Godin, avec «les crottés, les Ti-Cul, les Ti-Casse, les Ti-Noir, les cassos, les feluettes, les gros-gras, ceux qui se cognent les doigts avec le marteau du boss». C'est celui de L'Hiver de force de Réjean Ducharme qui déambule à travers le parc Jeanne-Mance en broyant «le noir des arbres nus dans la nuit de la première herbe». C'est celui de Jean Corbo qui saute avec sa bombe à seize ans, un 14 juillet. C'est celui d'Huguette Gaulin qui, à 28 ans, s'immole par le feu, au mois de juin 1972, sur la Place Jacques-Cartier, pour protester parce qu' «on a détruit la beauté du monde». C'est celui de Victor-Lévy Beaulieu qui fait déambuler son homme-cheval dans les rues de Morial-mort pour exorciser son mal de vivre. C'est celui de Maryse de Francine Noël marchant avec ses souliers à talons hauts dans la neige molle, avec sa galerie de personnages sympathiques, intellectuels passionnés de politique, féministes tourmentées et poètes rêveurs, gravitant tous autour de l'UQAM naissante et de l'École des Beaux-Arts. C'est celui de Gaston Miron traversant le carré Saint-Louis en discourant tout seul dans sa tête et en croisant sans doute Dany Laferrière assis sur un banc du parc en train d'écrire son premier roman. C'est celui de la rue Sanguinet de Claude Dubois et de la rue Saint-Vallier de Beau Dommage, celui des Belles Sœurs de Michel Tremblay sur le Plateau Mont-Royal et d'Émile Nelligan enfermé à Saint-Jean-de-Dieu, et celui du Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy, où Florentine Lacasse travaille comme serveuse dans un restaurant bas de gamme de Saint-Henri. C'est celui de Josée Yvon, décédée elle aussi trop tôt, de Michel Garneau, longtemps voisin de Leonard Cohen, près du parc des Portugais, de Michèle Lalonde qui me fait pleurer chaque fois que j'entends son Speak White. Et de tant d'autres que je n'ai pas vus ce soir sur le pont Jacques-Cartier tout illuminé de ses mille feux.

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