QUÉBEC - Le ministère de l'Éducation a diplômé depuis 2008 plus de 8000 élèves qui n'ont même pas réussi le premier cycle du secondaire.
Il n'est pas nécessaire de réussir à l'école pour obtenir un diplôme ou un certificat du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS).
À chaque année, le MELS émet des diplômes à des milliers d'élèves qui n'ont pas réussi leur primaire et à d'autres qui ont suivi des cours de français, de mathématiques et d'anglais en 1ère ou 2e secondaire sans pour autant les réussir.
Plusieurs de ces élèves savent à peine lire, déplore Égide Royer, psychologue et professeur à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval.
Ces élèves peuvent obtenir un ou l'autre des deux diplômes ou certificats suivants: Certificat préparatoire au marché du travail (CPMT), pour lequel l'élève n'a pas besoin de compléter sa scolarité primaire et le Certificat en formation pour un métier semi-spécialisé (CFMSS), pour lequel l'élève peut se qualifier en ayant suivi 200 heures de cours de français, 150 heures en mathématiques et 100 heures en anglais en 1ère ou 2e secondaire, sans pour autant les avoir réussis.
Le CFMSS fut instauré en 2008. La première année, le MELS a remis 1485 diplômes, 3155 en 2009 puis 3220 en 2010 pour un total de 7860 en trois ans. Les chiffres de l'année 2011 ne sont pas disponibles mais il est vraisemblable que plus de 3000 jeunes aient été diplômés.
Quant au CPMT, le MELS dit n'avoir émis qu'un seul diplôme en 2009. Les données de 2010 et 2011 ne sont pas disponibles.
Globalement, le MELS offre sept diplômes ou certificats « aux fins du calcul du taux de diplomation du secondaire ».
Aux diplômes d'études secondaires (DES) et d'études professionnelles (DEP), on ajoute le Certificat d'études professionnelles (CEP), l'attestation d'études professionnelles (AEP), le Certificat de formation en entreprise et récupération (CEFER), le CFMSS et le CPMT.
«Diplômes à rabais»
Tous les élèves qui réussissent dans l'un ou l'autre de ces programmes sont inclus dans le taux de diplomation du MELS, ce qui révèle une image tronquée de la réussite scolaire, estiment des observateurs, en raison de l'inclusion des détenteurs du CFMSS et du CPMT.
« Pour avoir une bonne idée du taux de réussite, il faudrait ne prendre que le DES et le DEP, suggère Égide Royer. On voit arriver au secondaire beaucoup de ces jeunes qui ont surfé pendant tout le primaire et qui ont un niveau de lecture de 3e ou 4e année. »
La Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE) dénonce la présence des détenteurs de CFMSS et CPMT dans le calcul taux de réussite.
« On a toujours dénoncé ça. À partir du moment où on dit à un jeune qu'il doit suivre une formation sans avoir les acquis minimums, ça devient un diplôme à rabais. Je pense qu'on est à la recherche de statistiques pour bien paraître au niveau de la diplomation », semonce Josée Scalabrini, vice-présidente à la FSE.
Plusieurs de ces élèves pourraient progresser davantage dans leurs apprentissages à l'école si on leur donnait les services éducatifs dont ils ont besoin, ce qui n'est pas le cas, déplore Mme Scalabrini.
« On n'est pas contre ces parcours spécialisés. Il faut s'assurer que les élèves qu'on dirige là ne pourraient pas aller ailleurs. On n'en a pas la certitude. Nos jeunes en difficulté ne reçoivent pas les services qu'ils devraient recevoir. »
Personne n'était disponible au ministère de l'Éducation pour commenter la politique de diplomation.
«Un retard épouvantable»
Remettre des diplômes à des jeunes qui savent à peine lire est symptomatique d'un système d'éducation qui laisse des enfants accumuler d'importants retards scolaires, déplore le professeur Égide Royer.
« Ne pas savoir lire au secondaire c'est un retard épouvantable. Le Québec n'est pourtant pas une république de bananes », sermonne M. Royer, professeur à la faculté des sciences de l'éducation à l'Université Laval.
Pour agir à la source, il faut intervenir dès la maternelle peut-être même au service de garde, suggère M. Royer. « Et dès la première année, il faut mettre les meilleurs enseignants et les appuyer avec des spécialistes en lecture. Il nous faut partir une vague de réussite scolaire chez les enfants âgés de 4 et 5 ans. »