Le côté obscur de la SNES raconté par un auteur québécois

Nicholas De Rosa

Vendredi, 29 Septembre 2017, 14:57

Photo originale: Marc Joly-Corcoran

Dominic Arseneault.

Alors que les gamers vivent un grand trip de nostalgie avec le lancement de la SNES Classic Edition, Dominic Arseneault, un expert québécois du jeu vidéo, lance un livre dénonçant l'attitude et les pratiques de Nintendo à l'époque de la SNES originale.

Après avoir lu Superpower, Spoony Bards and Silverware, j'ai jasé avec Dominic de la SNES, cette console qui représente, malgré son statut de légende, le début de la dégénération graduelle de Nintendo qui s'est achevée uniquement après la sortie de la Wii.

Son livre explore principalement le marketing, la culture et la technologie de l'ère 16-bit. Nintendo, bien en place sur son trône avec la NES, était pris de court par la sortie de la Sega Genesis en 1988. En gros, il a pesé sur le piton de panique et a rapidement conçu une NES 2.0 sans réelle innovation, se fiant plutôt sur la PUISSANCE et au MARKETING!!!

Il serait impossible pour moi de résumer tout ce qu'expose cet ouvrage éclairant, mais laissez-moi vous dire qu'il explique intelligemment et académiquement les raisons pour lesquelles Nintendo n'est pas le dieu bienveillant de l'industrie du jeu vidéo comme le croient aveuglément ses fidèles.

Les jeux de SNES demeurent malades par contre. C'est pour ça que j'ai dormi dans un parking hier soir pour acheter la version miniature de la console originalement sortie en 1990.

Q: Tu expliques dans ton livre que la SNES a permis de faire évoluer certains genres comme les jeux de plateformes, mais qu'elle ne permettait pas nécessairement la création ou la réalisation de nouvelles idées champ-gauche vu ses limitations et complexités techniques.

Je suis d'accord avec ça, mais j'ai l'impression que de la technologie plus innovante à l'époque aurait mal vieilli, tout comme la 3D de la Nintendo 64. Les jeux de la SNES, en restant dans l'évolution plutôt que la révolution, perdurent dans le temps et frôlent la perfection grâce à leur esthétique intemporelle. C'est quand même quelque chose de positif, non?

R: Oui, absolument, mais il faut rester nuancé. Pour moi, ce n'est pas une question de si la Super Nintendo était assez innovante, c'est vraiment de démontrer qu'il existe un point d'équilibre entre l'innovation, l'expérimentation et la nouveauté.

C'est une des choses avec lesquelles je me suis beaucoup battu puisque les gens aiment la Super NES aujourd'hui, ils aiment la perfection et la qualité technique qui a été apportée aux formules classiques. Les jeux de SNES ont vraiment tenu la route et sont un réel plaisir à revisiter aujourd'hui, alors que les jeux de la NES sont difficiles d'approche et que, finalement, on n'a plus la patience de faire ça.

Il y a tellement d'articles et de livres qui disent que Nintendo est super et que Nintendo est toujours à l'avant-scène de l'innovation qu'il fallait que j'accentue un peu l'autre côté pour montrer que, finalement, Nintendo a un rapport complexe avec l'innovation. Ils sont prêts à innover, mais à certaines conditions seulement.

Ils détiennent par exemple un contrôle absolu, de A à Z, sur la chaîne de production. Ça comporte des avantages et des désavantages. Comme ils font l'intégration du software et du hardware on est sûrs que la qualité est au rendez-vous, et comme de fait, leurs jeux sont souvent excellents.

Par contre, je ne connais aucun développeur externe qui a fait affaire avec Nintendo qui ne s'est pas plaint que c'était donc ben compliqué de travailler avec eux et qu'on a finalement l'impression de les déranger quand on veut juste faire un jeu pour leur console.

Q: Donc qu'est-ce que la SNES aurait dû être, selon toi?

R: Ah, quelle bonne question. On peut commencer en disant qu'est-ce qu'elle aurait pu être.

La SNES comme tel, si on avait laissé Nintendo la faire sans les compétiteurs qui ont sorti la PC Engine TurboGrafx-16 et la Sega Genesis, n'aurait juste jamais existé. Nintendo voulait simplement continuer à faire des jeux de NES, qui s'approchaient pas mal des limites techniques de la console dans ses dernières années.

La chose qui intéressait alors Nintendo, c'était le multimédia et l'intégration de la technologie dans la vie de tous les jours. C'est la voie dans laquelle ils voulaient aller, donc ce n'est nécessairement le jeu vidéo au niveau technique qui se serait développé.

S'ils ne s'étaient pas retrouvés dans l'urgence de faire une console pour répondre à la compétition, ils auraient peut-être au moins pris le temps de créer une machine qui n'était pas si mariée aux modes graphiques (chacun des huit modes graphiques de la SNES impose un type d'affichage, un nombre de couleurs et une résolution spécifique aux développeurs), qui forcent ou laissent aux développeurs peu de possibilités de faire autre chose.

Q: Malgré tout, je ne crois pas qu'il est faux de dire après toutes ces années que, globalement, Nintendo est le fabricant de consoles qui innove le plus, non?

R: Oui. Sony et Microsoft suivent les trajectoires technologiques, alors que Nintendo fait ce qu'on appelle de l'innovation conservatrice. Ils font la stratégie de la disruption. Ils amènent une innovation qui ne s'inscrit pas dans la trajectoire envisagée - soit du niveau technologie, soit créatif, soit les deux.

Donc, à partir de ce moment-là, quand ils sortent quelque chose comme la Wii avec ses commandes par mouvement, ça sort un peu du champ-gauche, et la plupart du temps, leurs instincts sont bons.

Avec la fin de la Super Nintendo, on arrive dans la Nintendo 64 et la GameCube. C'est l'âge des ténèbres de Nintendo, la période noire où ils cherchent un peu qu'est-ce qu'ils doivent faire et qu'ils commencent à croire qu'ils doivent suivre les trajectoires technologiques. C'est avec la Wii qu'ils trouveront leur ADN.

Q: Je pense que la Switch représente un renouveau pour plusieurs fans. À date, comment évaluerais-tu la gestion de Nintendo de la Switch si on l'analysait de la même manière qu'on analyse la SNES dans ton livre?

R: Je pense effectivement qu'il y a un changement de stratégie de Nintendo qui se manifeste avec la Switch avec l'importance qu'ils accordent aux jeux développés par des développeurs externes.

Il y avait combien d'images de Skyrim dans le trailer promotionnel de la Switch? C'est un jeu occidental et externe par excellence et ils ont annoncé qu'ils auraient des programmes de soutien pour les développeurs indépendants.

Ils réalisent de plus en plus qu'on vit dans un monde avec une abondance de jeux et je crois que la Switch est leur manière de répondre à ça et à la menace des téléphones cellulaires.

Q: Est-ce que t'achèteras la SNES Classic?

R: J'aimerais ça l'avoir, mais je ne veux pas camper et me battre pour ça, mais je noterai quand même que j'ai ramené ma Super NES à la maison la semaine passée et depuis ce temps-là, mon fils joue à Super Mario World, Yoshi's Island et tout ça. C'est excitant.

Je trouve d'ailleurs qu'en plus de répondre aux besoins commerciaux de Nintendo, la SNES Classic remet en circulation les jeux du passé et ça c'est une bonne chose. On a une industrie mondiale qui ne pense pas à valoriser son patrimoine et Nintendo est la compagnie qui le fait le plus avec ses célébrations de son passé.

Super Power, Spoony Bards, and Silverware: The Super Nintendo Entertainment System par Dominic Arsenault, The MIT Press, 240 pages, disponible maintenant.

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